Depuis mon plus jeune âge j'entretiens un rapport intime avec la Nature. Dès l'âge de 3 ans je pouvais passer des heures au bord des ruisseaux, fasciné par ce monde liquide s’écoulant devant mes yeux... selon les dires de mes proches. Cet amour de la Nature, cette curiosité, cette sensibilité ne m’ont jamais quitté, devenant même le temps passant, les éléments centraux de ma vie.
Basé dans le sud de la France, mes terrains d'exploration sont les milieux naturels de Provence et du sud du Massif central, tout particulièrement en Cévenne(s). C'est au cours de mes pérégrinations, à la découverte des rivières du sud de la France, que je suis tombé amoureux de l'âpreté et de la rudesse des paysages cévenols. Depuis plus de 20 ans, en toutes saisons, je sillonne les Cévennes et ses vallées préservées. Au fil du temps les Monts d’Ardèche, les paysages infinis de l’Aubrac, les forêts et lacs de la Margeride, la riche histoire du pays de Gévaudan sont venus à leur tour agrandir mon horizon.
En dehors des sentiers battus et loin du bruit de la société humaine, je suis en quête de ces richesses naturelles cachées, préservées, qui ne s’offrent au regard qu’après avoir consenti à l’effort. Et c'est là, immergé dans la Nature, que je trouve mon équilibre.
Ma démarche n’est pas de faire le cliché (ou la vidéo) à tout prix, en dérangeant voire en compromettant la pérennité des milieux naturels et de ses habitants (faune, flore…) que je fréquente ou côtoie. Je ne cherche pas à faire un catalogue d'espèces, de paysages, ni une accumulation de « trophées », ce qui s'apparente plus selon moi à une démarche de chasseur, de chasseur d'images certes, mais de chasseur quand-même. Je ne suis pas dans cette démarche d’exploitation visuelle d’une ressource naturelle. D’ailleurs, 99% du temps que je passe dans la Nature est consacré à sa découverte et à son observation silencieuse, au seul moyen technique d’une paire de jumelles.
Dans mes prises de vues je ne recherche pas un point de vue « esthétisant », ce qui dénaturaliserait le sujet en faisant de celui-ci une image juste ‘belle’, une image qui à mon sens, en deviendrait plate, superficielle et sans profondeur, voire artificielle. Je ne recherche pas non plus à avoir un point de vue qui serait « objectivant » ou réificateur, à seules fins descriptives, illustratives, naturalistes ou analytiques, car ce faisant, cela occulterait toute notion même de ‘Sujet’ – Sujet regardé et Sujet regardant – et toute forme de sensibilité, de subjectivité du regard porté, repoussant ainsi toute possibilité d’intimité, de poésie. Je n’ai pas une vision monolithique, ne rejetant ni l’une ni l’autre, je me situe à mi-chemin, entre une approche artistique et une approche naturaliste. Aussi il convient mieux de prolonger la pensée naturaliste initiée par Jakob von Uexküll, celle d’une pensée qui en-visage les choses et les êtres. Une pensée sensible où les sciences naturelles et la philosophie sont ainsi perçues comme deux activités continues. L’humain, cet être de récit, se nourrit aussi de cette nappe phréatique qu’est le sensible.
Il s‘agit d’être avec et d’être à « l'écoute des mystères de la Nature en soi et non pour nous, humains dont la présomption et les besoins tiennent lieu de sensibilité »1, là est ma démarche.
Nous vivons une crise du récit, un appauvrissement de notre imaginaire. Aujourd'hui, dans cette société humaine atomisée, où l'individu n'est qu'un agent économique cadencé aux standards de la machine numérique, tout est fait pour échapper l'être humain à tout recueillement. Tout est fait, organisé de la sorte que nous n'ayons pas ce temps à consentir à l'émerveillement. Ainsi homo œconomicus a fait sienne cette thèse : « La pierre est sans monde, l'animal est pauvre en monde, l'homme seul est constructeur de monde »2. C'est sur ce fondement que s'est constituée l'épistémè actuelle et cette idée, qui consiste à croire, que nous pouvons remplacer ce qui pousse par ce qui se fabrique. La Terre, cette propriété privée, comme tel le pense l'être humain (occidental), n'est qu'une ressource à exploiter, une matière première à transformer, à manufacturer.
Aussi il convient de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, ce monde sans mot et qui pourtant nous parle. L’Altérité. Mais pour l’entendre encore faut-il quitter notre anthropocentrisme et faire un pas de côté ; il s’agit de décentrer notre grille de lecture du réel et ainsi éclairer le monde à la lumière du sensible. Il s'agit d'habiter le monde, un monde ouvert où projeter nos âmes...
Alexandre Weber
1 Jean-Christophe Bailly.
2 Martin Heidegger.